Don't cry for me Ouahigouya, the truth is I never left you
Bonjour à tous, amis, famille, parrains.
Voici mon dernier rapport de mission. Je vais vous y raconter les derniers mois passés à Ouahigouya, puis le retour au pays, et enfin faire une ébauche de bilan de l’année écoulée. A l’heure où vous recevrez ces feuilles j’aurai déjà fait ma nouvelle rentrée !
« La vie n’est pas une simple succession de faits et d’expériences, même si de tels événements peuvent être utiles. Elle est une recherche de ce qui est vrai, bien et beau. » Benoît XVI aux JMJ de Sydney résume par cette phrase le sentiment général qui m’habite.
I/ Les deux derniers mois à Ouahigouya
A l’école saint Marius une fin d’année plus que particulière.
Début juin se profile la composition du troisième trimestre. Les résultats une fois de plus ne sont pas excellents. Et quand vient l’heure du calcul des moyennes annuelles il s’avère que 11 élèves sont en position de redoublement, et dans les autres classes c’est du même ordre. En fait lorsqu’un élève ne réussit pas, on estime que c’est parce qu’il n’apprend pas, on ne cherche pas d’autres causes… Je ne veux pas en tirer de conclusion hâtive mais, certes le par cœur est primordial, à condition que l’élève en saisisse le sens !
Anita et Josiane, elles, ont décroché leur Certificat d’Etude Primaire, hourra ! Reste maintenant à passer le concours d’entrée en sixième.
Augustine par contre a échoué au concours de recrutement de l’enseignement catholique. On peut trouver comme excuse que nous avions appris seulement deux semaines avant qu’il y avait une épreuve de mathématiques et que nous n’avions pas pu la préparer suffisamment. En août elle a tenté les concours du public.
La journée de clôture de l’école, et la journée d’excellence diocésaine, samedi et dimanche 10 et 11 juillet.
Un week-end festif où chaque enseignant s’investit dans les préparatifs : les hommes pour le matériel, les femmes à la cuisine.
Le vendredi soir, moments amusants où nous nous retrouvons toutes à couper des kilos d’oignons, à faire bouillir des poissons pour ensuite enlever les arêtes une à une, avec cela nous préparons des sandwiches pour les élèves, et en guise de dîner : les têtes de poissons grillées !
Le samedi soir nous recommençons les préparatifs, cette fois avec des poulets, et en guise de dîner : cou et tête de poulets !
Derrière ces considérations de mets de bouche c’est tout simplement l’excellence des meilleurs élèves qui est récompensé, avec remise de prix aux premiers de classe le samedi, et des gagnants du concours diocésain le lendemain.
Le samedi est quelque peu gâché par une pluie torrentielle, la marmite qui chauffait au feu de bois est sous la pluie ! Mais enfin il pleut, quel retard cette année dans la saison des pluies (où sont les averses régulières de juin ?).
Le dimanche nous revêtons tous l’uniforme du jour : un même pagne choisi que chacun taille selon le modèle de son choix. D’abord une messe célébrée par l’évêque à la paroisse. Puis les festivités : danses d’élèves, photo souvenir, repas.
Avec les enfants du catéchisme j’ai eu l’impression que les échanges étaient beaucoup plus faciles, car il y avait moins cette distance maître-élèves. J’arrive un jeudi avec un magasine sur le Saint Suaire exposé à Turin, l’occasion spontanée pour eux comme pour moi de rentrer un peu plus dans ce mystère.
Eux aussi ont droit à leur interrogation de fin d’année, je relève des perles : « Jésus est mort parce que les apôtres ont eu peur. » « La fête de Pâques nous rappelle la récitation de Jésus. » « Le jeudi sien, Jésus institue l’Eucharistie. » « baisse prix saint » = l’Esprit Saint (grande promo pour recevoir l’Esprit Saint !)
Encore de la récitation par cœur ? Toujours est-il que les enfants apprennent acte de contrition, acte de foi, acte d’espérance, acte de charité, et moi-même par le même fait !
Dix jours au Mali.
Enfin en vacances. Une cousine vient me rendre visite. Nous partons donc visiter le pays voisin : le Mali, cent kilomètres séparent Ouahigouya de la première bourgade malienne, il aurait vraiment été dommage de partir sans avoir été voir de l’autre côté de la frontière.
Nous voyageons en taxi brousse, la route n’est pas goudronnée, la poussière vole, et nous passons un nombre de postes de contrôle impressionnant : police, gendarmerie, douane, frontière d’un côté puis de l’autre. Nous achetons notre visa, tandis que certains voyageurs non en règle parviennent à négocier leur passage ! Nous nous mettons en quête d’un guide pour marcher au pays dogon, autrement appelé falaise de Bandiagara, que nous abordons par Bankass au sud. Le premier jour nous marchons au pied de la falaise. Notre guide nous mène à un ancien village dogon accroché aux rochers, nous expliquant leur système social. Le deuxième jour, après une longue sieste pour laisser passer la chaleur, nous commençons l’ascension par un escalier de pierre dans un escarpement abrupt, en haut le panorama sur la plaine est à couper le souffle (alors que justement nous essayons de le reprendre !) alors qu’au loin un rideau de pluie progresse.
Nous dormons les deux premières nuits sur les terrasses des campements, une moustiquaire au-dessus de la tête, les étoiles par delà ; la troisième nuit la pluie nous oblige à nous retirer dans le couloir.
Sur le plateau, les travaux des champs ont commencé avec la pluie, toute la famille laboure, qui avec un âne, un buffle, un cheval ou un dromadaire ! ou désherbe, le dos courbé, une daba à la main.
Nous continuons notre voyage vers Djenné, ville inscrite au patrimoine de l’UNESCO, célèbre pour sa mosquée et ses maisons toutes en banco, entourée d’eau lors du pic de la saison des pluies. Célèbre aussi pour son marché hebdomadaire où l’on trouve de tout, allant des chinoiseries à une variété infinie de mil. J’aime cette activité confuse et ce mélange de couleurs.
Pour rejoindre Mopti nous empruntons une pinasse qui nous emmène sur un affluent du fleuve Niger, le Bani. Pendant presque deux jours le paysage défile, nous longeons les villages de pécheurs bozos, contemplation au rythme du petit moteur (pas d’un hors-bord !), et lorsque le niveau d’eau est un peu bas, c’est à l’aide de perches que nos jeunes pinassiers nous font avancer.
Semaine de permanence la dernière semaine de juillet, et pot d’au revoir.
Et oui, même lorsque les instits sont en vacances ils doivent s’acquitter d’une semaine de permanence à l’école. Je ne manque pas à la règle. Peu de parents d’élèves viennent en fait (pour récupérer des cahiers ou des certificats), mais ce sont de bons moments de causerie avec les collègues qui passent.
L’abbé Albert, directeur diocésain de l’enseignement catholique et mon responsable, organise un dernier pot de départ avec ses traditionnels discours de remerciement, Abel prend la parole au nom de tous. Défile à ce moment la joie de souvenirs ponctuels ou plus particuliers avec chacun d’entre eux : fiançailles, mariage, anniversaire, simple repas, discussion sur la France et le Burkina…
Cette semaine me donne encore l’occasion d’un :
Dernier match de volley-ball avec Sarah et des membres du personnel du CHR.
Dernier bon dîner avec Victor et Cristina qui gèrent entre autre un orphelinat.
Dernière promenade avec les enfants de l’orphelinat.
Dernière visite à Pierre et sa famille.
Dernier poulet-Brakina avec Raso dans un maquis.
Dernier coup de fil à Sagha et Moussa.
Dernier tour en moto avec Idrissa à Ouagadougou.
Dernières brochettes près de l’aéroport avec Naré et Kadie.
Et puis un au revoir, puisqu’eux ne pourront venir en France
alors je reviendrai, mais quand ?
II/ Le retour en France et Le temps du BILAN.
En vacances trois semaines en famille, dans mon village et ma brousse comme je m’amusais à dire à ceux de OHG ; une transition idéale, confort et bons petits plats, avant le retour à Paris.
J’ai la chance d’avoir décroché le seul poste qui se libérait dans mon ancienne école. Donc je suis attendue avec joie par mon ancienne directrice et équipe, et par les parents et élèves apparemment. Tous m’ont beaucoup suivi durant l’année.
Et côté logement : une aubaine pour une proposition de colocation !
« Certaines coïncidences sont parfois si heureuses et si à propos qu’elles semblent être l’effet de quelque intelligence qui nous dépasse. Or on peut tout dire du hasard sauf qu’il est intelligent. » disait l’écrivain Hamadou Hampaté Ba. D’autres parlent de Providence, à chacun d’y croire ou pas.
Encore étonnant : l’abbé Albert me demandait dans un récent mail si j’étais prête à entamer ma mission là-bas, c'est-à-dire ici en France. Finalement cela recoupe son mot d’accueil lors des journées de rencontre entre enseignants du diocèse en septembre dernier : nous sommes tous en mission là où nous sommes !
Modification de ma perception de la vie en France ? Europe et Afrique sont séparées géographiquement par la Méditerranée, mais c’est surtout un fossé entre deux mondes. Je ne peux pas vivre en France comme au Burkina, je vais reprendre des habitudes de pays « développé », et je ne vais surtout pas reprocher à mon entourage son rythme et sa façon de vivre.
En fait lorsque l’on vit un événement, tout dépend avec quel œil on le regarde. Petit exemple rapide lors de l’inauguration du bloc chirurgical au centre pédiatrique du docteur Zala, où les discours furent révélateurs: le ministre de la santé vante un projet (privé) qui s’intègre dans les plans du ministère ; le chirurgien blanc déplore les barrières douanières pour l’apport de matériel, la présidente de l’association blanche vante la coopération Nord-Sud ; et docteur Zala (fervent protestant) loue le Seigneur pour l’aboutissement du projet.
Mais qu’est-ce qui a changé en moi ? Apparemment toujours les mêmes défauts, et les mêmes qualités d’ailleurs aussi !
Après lecture du « guide du retour », qui parle du risque du syndrome du retour ou encore appelé contre-choc culturel, je ne pense pas en être atteinte pour le moment (simplement le supermarché me paraît un labyrinthe). Cette même brochure amène à se poser des questions sur une éventuelle incapacité à relativiser la situation actuelle par rapport à celle vécue en mission, ou encore sur les difficultés de relations avec les autres, ou même le désir de vivre plus intensément, plus différemment, bref l’envie de réorienter sa vie… non point de tout cela à l’horizon !
Alors, engagement dans de nouveaux projets ? Pourquoi pas, car si j’ai pu donner bénévolement de mon temps dans diverses activités menées, ne pourrais-je pas en faire autant ici ? Bref je me renseigne dans ce sens pour du soutien scolaire.
Mon année du point de vue professionnelle est un « plus » évident puisqu’elle m’a montré une autre manière d’enseigner.
J’ai appris une rigueur dans la préparation de la classe et dans la méthodologie à suivre en classe que je n’avais pas. J’ai vu aussi qu’avec peu de « moyens » on pouvait tout de même faire beaucoup (et si je diminuais les photocopies ?).
Certes il y a des habitudes que je ne verrai plus :
- Les élèves pieds nus en classe
-« L’argent de Daouda pour la maîtresse ». Combien de fois par jour la classe ne prend-elle pas en chœur cette phrase dès qu’une pièce tombe.
-« Madame regardez il corrige » ou la dénonciation perpétuelle des élèves entre eux. Les collègues n’y voient pas d’inconvénients, au contraire elles ne peuvent pas tous les surveiller, donc ils se dénoncent eux-mêmes !
-La nouvelle coiffure de mes collègues chaque quinzaine : j’en quitte une, tête au carré cheveux noirs lissés, je la retrouve frisée violet-long le lendemain ! La technique : perruque ou mèches rallongées.
Pour les fillettes c’est pareil : des perles au bout des tresses, ou court à la garçonne (question d’hygiène c’est sûr), ou redressés sur la tête avec du fil noir raide. Finalement les coiffures des films futuristes du genre guerre des étoiles n’ont rien inventé !
-Les visites régulières au tailleur, ou plutôt aux tailleurs : celui qui peut me copier des modèles européens découpés dans des revues, celui qui copie des modèles existants et fait des trousses avec les chutes, celui qui me saccage des robes et enfin le grand couturier qui cousit la robe pour le mariage de Marie-Valentine ! Et maintenant le défi d’oser ressortir ces tenues !!!!
Et des habitudes surprenantes à ne pas reproduire :
S’asseoir chaque fois qu’il le faut pour la lecture de l’Evangile à la messe.
Employer toutes ces expressions imagées: « bic là ne sort plus », « nez de Lydie là sort », « Tu as diminué tes cheveux ? », « Tu vas perdre tes yeux », « Je vais grouiller trouver. », « Elle se cherche. », « Quitte là ! »
S’extasier devant les prénoms dignes des saints du calendrier :
Saint Placide pour vous est une station de métro parisien ? pour moi c’est un collègue. Arsène vous fait penser à Arsène Lupin ? Honoré à Honoré de Balzac ? encore des collègues ! Léger un adjectif qualificatif ? un autre collègue.
Modeste, parfait et fidèle sont pour vous des qualités vers lesquelles tendre, ici ce sont des prénoms d’élèves. Et Perpétue aussi!
Narcisse vous rappelle un personnage tiré du livre les Métamorphoses d’Ovide, ici c’est bien un prénom utilisé.
Rita, Pélagie, Abel, Innocent, Marcelline sont des prénoms fréquemment usités. Mais je n’ai pas rencontré de Paterne ou de Médard !
Que dire des habitudes des animaux burkinabè errant sur les routes ? Petite histoire de divagation en bord de route.
Tout d'abord LES ANES Et bien ce sont les ROIS de la route !
Comme ils travaillent durs toute l'année pour aider les hommes en transportant tant de choses, disons qu'ils ont décidé de se prendre pour les rois ...et rien ne peut les faire bouger tant qu'ils ne l'ont pas décidé !!!
Ensuite LES CHEVRES... et bien, comme elles sont parties dans le resto sans payer...disons que lorsqu'une voiture approche à leur niveau, elles se sauvent car elles craignent qu'on leur donne l'addition!
Et enfin LES CHIENS ... Les pauvres, on ne leur a pas rendu la monnaie alors ils sont furieux et aboient en courant derrière la voiture conduite par un escroc !!!!
Continuons ce bilan sous forme plus légère, voici :
-un Inventaire :
0 photocopie
Au moins 10 boîtes de 100 craies
0 coup de chicotte
6 élèves dyslexiques mais absence d’orthophoniste et pour ma part aucune formation dans ce sens.
11 redoublants
4 cachets de spasfond
200 pastilles de micropur
2 gouttes épaisses négatives
3 cahiers de journal de bord
44° de température maximale observée en mars-avril-mai
3H30 durée de la messe chrismale 4H, vigile pascale ; idem pour le sacre et l’intronisation de Mgr Justin
-un Tableau de chasse
4 scorpions
Une vingtaine de cafards
Des dizaines d’araignées (Zéna notre fée du logis les délaissait quelque peu, peut-être son totem ? c'est-à-dire son animal protecteur !)
Et des moustiques à foison, 7 d‘un coup par 7 d’un coup !
-une Poésie sur le modèle d’Heureux qui comme Ulysse (sans la rime)
Heureuse qui comme Sybille a fait un beau voyage,
Et comme celle-là qui connut la Burkina,
Puis est retournée pleins d’images et souvenirs
Vivre dans sa patrie la suite de son âge.
Quand reverrai-je hélas de mon Ouahigouya
Passer les ânes gris, et en quelle saison
Entendrai-je toutes ses salutations
Qui m’étaient tant d’habitudes et tant de joie ?
Mais plus me plaît les Henrys qu’ont bâti mes aïeux
Que des maisons de banco le toit tout de paille,
Plus que la latérite le sable solognot,
Plus la petite Sauldre
Plus les collines sancerroises que la steppe sahélienne
Et plus que le muezzin les cloches carillonnantes.
Et puis sur le plan spirituel : Grande joie de participer aux messes du samedi soir et aux grandes fêtes chrétiennes de la paroisse. Joie
Joie de la communion de prière avec les autres volontaires par le biais de la roue de la prière (chaque semaine un pays priait pour un autre pays), une promotion soudée qui nous apprend à être attentif aux événements climatiques, sociaux, économiques et politiques de la planète, à l’écoute de chacun dans sa propre mission, son intégration culturelle, ses hauts et ses bas.
Mais aussi découverte d’un islam « normal » sans agressivité.
Mes relations avec les hommes et les femmes du pays : GENIAL car au-delà de ma mission professionnelle, j’ai été plongé corps et âme dans la richesse spi et humaine du pays. C’est le point le plus appréciable de cette année : la vie quotidienne au jour le jour menée au milieu des amis burkinabè.
Car tous les idéaux et toutes les formations du monde ne donneront jamais un goût réel des réalités touchées du doigt sur le terrain.
Un volontaire qui part pour durer doit donc :
Se fondre dans la vie locale, ne pas chercher à tout maîtriser.
Apprécier les imprévus, ne pas chercher à tout analyser.
Se laisser porter par les événements qu’il vit sur place.
Etre là, simplement parmi eux.
Pouvoir parler à d’autres Blancs pour évacuer toutes les émotions.
« On ne peut voir tout seul le sommet de son propre crâne ». C’est peut-être à vous-mêmes de me dire ce qui semblera avoir changé en moi !
Merci à eux Merci à vous, amis, qui m’avez accompagnée par vos nombreuses lettres et vos mails ; à vous, mes parents, mes frères et sœur et beauf, pour les coups de fil qui tombent à pic ; à vous, parrains, pour votre don qui permit de me suivre tout au long de cette année unique. « Un homme qui partait en voyage appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l’un il donna une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul, à chacun selon ses capacités. » Matthieu 25, 14-15 Quelque soit la part que nous recevons, faisons là fructifier !